L'ancien village de Luingne en 1798

1695     1700      1728     1740    1800    1814    1830    1840    1850    1860    1870    1880    1890    1900    1910    1914    1918    1920    1930    1940    1944    1945    1949    1950    1951    1952     1953    1954    1955    1956    1957    1958     1959    1960    1961    1962    1963    1964    1965    1966    1967    1968    1969    1970    1971    1972    1973    1974    1975    1976    1977    1978    1979    1980    1981    1982     1983    1984    1985    1986    1987    1988     1989    1990    1991    1992    1993    1994    1995    1996    1997    1998    1999    2000    2001    2002    2003    2004    2005    2006    2007    2008    2009    2010  

A    B    C    D    E    F    G    H    I    J    K    L    M    N     O    P    Q    R    S    T    U     V     W    X    Y    Z 

La vente des biens nationaux

En 1796 (16 brumaire, an V), 1797 (2 fructidor, an V), 1798 (26 vendémiaire et 27 brumaire, an VII), des lois autorisent la vente publique de domaines dits nationaux, c’est-à-dire passés d’autorité au gouvernement français.

Lors de ces opérations, les propriétés concernées étaient numérotées sur une affiche exposée après lecture publique dans l’endroit prévu par la loi. On procédait à des enchères limitées à la durée d’un feu puis, après que la dernière flamme se fut éteinte, survenait l’adjudication définitive.

De la sorte on vendit à Luingne 10 ha 90 ares 120 milliares (8 bonniers) usurpés et occupés par Pierre Joseph Hauwel.

Cependant le 22 fructidor an X (8 septembre 1802), le maire de Luingne, à la tête de la commission de bienfaisance, demande au conseil de préfecture du département de la Lys qu’une partie de cette terre labourable, provenant d’un bénéfice de Notre-Dame fondé en l’église Saint-Piat à Tournai, soit affectée aux besoins du bureau de bienfaisance en vertu de l’arrêté des consuls du 9 fructidor an IX (26 août 1801)[46], disposition de la loi du 4 ventose an IX (22 février 1801). Il obtient satisfaction et, par arrêté du 12 brumaire an XII (2 novembre 1803), cette terre sera employée pour les besoins des pauvres sur un ordre du tribunal de Courtrai du 9 frimaire an XII (29 novembre 1803)[47]. A ce sujet, le bureau de bienfaisance, dans la déclaration de ses revenus de 1806, détaille clairemennt : revenus des rentes et domaines usurpés et des biens concédés à titre de remplacement : 542.64 (francs)[48].

En 1810, Pierre Joseph Hauwel, l’ "usurpateur", verse encore la somme de 536,68 francs pour "bail de 11 ha 33 a de terre à labour par suite du jugement".

Les terres de l’église de Luingne subirent un sort semblable, mais il se fait qu’avant d’être livrées à la convoitise publique elles furent chargées d’une hypothèque servant à restituer les fonds empruntés pour réparer l’église suite aux dégâts occasionnés en 1792 ou 1794 par les troupes françaises. En effet, une somme de 1800 florins, argent courant de Brabant (3266,29F) avait été prêtée par Jean Baptiste Hauwel, fils de feu Cornil, cultivateur en la ferme de Basse Haÿe et officier municipal de Luingne, pour être employée à l’acquisition des ornements, linges et autres objets nécessaires à la réparation des dommages de l’église. Pour dûment en assurer la rente, le curé Crupelant, le maire Moulin et les officiers municipaux Hocedez, Bonte, Stock et Hauwel hypothéquèrent tous les biens et revenus de ladite église, au total 57 cents et 50 verges de terre. L’acte notarial fut enregistré à Menin le 18 germinal an VI (7 avril 1798)[49]. Etant passées au gouvernement, ces terres hypothéquées constitueront pour celui-ci une charge financière dont il devra s’acquitter. Excepté pour les 300 verges (3 cents de terre) invendues du premier lot dont la rente de 170,42 F sera versée par la fabrique d’église de Luingne, l’Etat liquidera la somme de 2195,87 F à Jean-Baptiste Hauwel, montant de ce que le gouvernement a profité en raison de la vente des biens affectés au cautionnement de cette créance. (Acte rédigé à Bruges le 12 avril 1806).

Finalement il est surprenant de constater que ces deux ensembles de propriétés sécularisées, l’un de Saint-Piat de Tournai, l’autre de l’église de Luingne, finirent par produire des effets favorables, le premier aux pauvres de Luingne, le second à son église, mais au sortir du régime français cette dernière ne possédait plus que trois cents de terre.

9. La conscription

En octobre 1798, la loi Jourdan-Delbrel est votée. Elle établit la conscription pour tous les jeunes hommes valides de vingt à vingt-cinq ans non mariés avant le 12 janvier 1798. Cinq classes sont formées selon l’âge des recrues. En régime de paix la durée du service est de cinq ans, par temps de guerre elle est illimitée, une levée en masse peut être ordonnée en cas exceptionnel. Suite à ces ordonnances impopulaires des soulèvement surgissent en Flandre; ici on ne remarque rien, seuls quelques troubles sont amorcés par des conscrits venus de Dottignies à Mouscron le 28 février 1799[50].

A partir du 25 août 1799 on permet de se faire remplacer par rachat, ce qui favorise les nantis. Le Luingnois Jean-Baptiste Hocedez se libère des contraintes militaires de cette façon en payant Charles Louis Labarre d’Herseaux, c’est un exemple parmi des dizaines dans la région. Au début, à peine un cinquième de l’effectif belge répond à l’appel, mais de mars 1802 à avril 1805 une accalmie dans les mouvements des armées est mise à profit pour organiser le recrutement, veiller au bon ordre de chaque levée et prévoir la répression en cas de défection.

Au départ de la commune de résidence, le personnage le mieux à même de faire avorter toute velléité de désobéissance est le garde champêtre. On lui proposera des gratifications pour capturer au plus vite les conscrits retardataires ou réfractaires, les soldats fuyards ou déserteurs. A Luingne le garde champêtre est Félix Joseph Nuttin depuis 1798, toutefois il ne semble être nommé à ce poste que huit ans plus tard après avoir prêté serment le 10 avril 1806 entre les mains du juge de paix Constantin Debrabandere. Pour cette campagne de harcèlement Luingne fait partie de la troisième escouade de gardes champêtres comprenant en outre ceux de Dottignies, d’Herseaux, de Rollegem avec pour chef Louis Joseph Coulon de Mouscron. Les gardes champêtres sont tenus à peine de destitution, de parcourir chaque jour le territoire de leur commune, d’arrêter tout individu qu’ils ne reconnaîtraient point et qui ne pourraient justifier de passeport; de prendre des renseignements sur l’existence des conscrits réfractaires ou déserteurs et de faire chaque jour au maire le rapport de leurs découvertes[51].

Les effectifs de la troisième escouade doivent conduire leurs prises à Courtrai où ils les remettent à la brigade de gendarmerie, l’insoumis passe une ou deux nuits à la maison d’arrêt, rue du Persil, un gendarme à cheval mène les prisonniers enchaînés à un pied jusqu’à la préfecture de Bruges puis à la prison militaire. Jugé par le conseil de guerre, le condamné rejoint alors par convoi le dépôt d’armée de Lille[52].

Au commencement de cette ignoble campagne aucune gratification n’est réclamée par les gardes champêtres (la honte ou la peur peut-être ?) et l’autorité départementale se manifeste constamment par des circulaires adressées aux communes leur rappelant ce devoir.

Les recherches s’activent bientôt : durant l’été 1806, les chefs d’escouade Alexis Carrette de Saint-Genois, Louis Joseph Coulon de Mouscron, et Louis Duquesne d’Aalbeke, arrêtent trois conscrits réfractaires à Luingne suite aux recherches du premier nommé. Durant le quatrième trimestre de 1806, Félix Nuttin en capture un autre[53].

Parmi les conscrits des années XI et XII, réformé pour petite taille mais désigné pour le régiment des voltigeurs, le Luingnois Charles François Lecroart ne s’est pas présenté et sera condamné comme conscrit réfractaire dès le 1er août 1806.

En 1807 Luingne figure parmi les communes mal notées pour l’exécution de la conscription de l’année dans un des départements (la Lys) qui a le plus de déserteurs condamnés durant le premier trimestre. A l’automne de cette même année, Félix Nuttin, aidé de son chef d’escouade, arrête encore un conscrit réfractaire à Luingne[54]. Toujours en 1807, le préfet ordonne l’envoi de "garnissaires" dans les communes qui ont le plus de réfractaires ou déserteurs et, en juillet, Luingne doit accepter ces soldats mis en pension chez les parents des insoumis.

Fin 1808 les gardes champêtres Coulon, Delepaut et Nuttin mettent la main sur un réfractaire de plus à Luingne tandis qu’un autre se fait prendre à la même époque dans d’autres circonstances. L’année suivante les retardataires commencent à se faire plus rares mais le préfet ne relâche pas l’étreinte.

Au troisième trimestre de 1810, Félix Nuttin se paie (au sens propre comme au sens figuré) encore le scalp d’un conscrit en marge de la loi.

Les gratifications allouées aux gardes champêtres par les communes sont supprimées en 1811, le fonds commun réservé à ce vil usage étant épuisé, ce qui nous empêche de poursuivre le relevé trimestriel des captures révélé par le tableau des arrestations et récompenses pécuniaires à decérner.

Un rappel est encore adressé aux communes en 1812 qui recommande que Les escouades de gardes champêtres doivent parcourir deux fois par mois, l’une dans la première quinzaine, l’autre dans la seconde, les communes formant leurs arrondissements respectifs...[55].

L’effondrement de la domination napoléonnienne en Europe se dessine en 1813. En un sursaut désespéré, les levées visent un énorme contingent, ce qui réduit les chances de chacun d’échapper au service militaire. Malgré cela le nombre d’insoumis ne diminue pas et la chasse à l’homme reprend vigueur. Le régime français s’achève bientôt sans que les futures recrues ne soient tranquillisées pour autant.

Quelles furent les pertes parmi cette jeunesse envoyée au quatre coins de l’Europe, du soleil espagnol aux glaces de la Bérésina ? De 1798 à 1807, trois cents jeunes des quatre communes du grand Mouscron seront expatriés par la conscription, une vingtaine disparaîtront. De 1808 à 1814, le recrutement exige annuellement un appelé sous les drapeaux par cent habitants, soit au total douze fois sept, soit quatre-vingnt-quatre Luingnois dont au moins seize expireront (19%) quelque part dans un lit d’hôpital où la fièvre, la phtisie, l’hydropisie sinon quelque blessure les avaient préalablement fait admettre. Ce sont :

* Aulbe ou Aulbert Jean, mort en 1808 à l’hôpital d’Almédia (Portugal);

* Declerc ou Declercq Armand, mort en 1810 à l’hôpital de Santarem (Portugal);

Henry Noël Placide Joseph, mort en 1810 à l’hôpital de Liège;

Lahousse Clément, mort en 1808 à l’hôpital de Luxembourg;

Lahousse Jean François, mort en 1813 à Ubexy (Vosges, France);

Lammelin Jean Baptiste, mort en 1808 à l’hôpital de Bruxelles;

Lemaire Louis Edouard Joseph, mort en 1812 à l’hôpital de Saint-Sébastien (Espagne);

* Lemant ou Leman Jérôme, mort en 1813 à l’hôpital de Dresde (Allemagne);

Letienne Jean Baptiste, mort en 1814 à l’hôpital de Verdun (Meuse, France);

* Morels Baron, mort en 1814 à l’hôpital de Luxembourg;

* Nollet Jacques, mort en 1808 à l’hôpital de Burgos (Espagne);

* Prévost Louis Gervais, mort en 1809 à l’hôpital de Presbourg (Autriche);

Terrien Félix Joseph, mort en 1811 à l’hôpital de Metz (Moselle, France);

* Vandevestre Joseph, mort en 1809 à l’hôpital Saint-Sébastien (Espagne);

* Vandewiele Pierre, mort en 1813 à l’hôpital de Béthune (Pas-de-Calais, France);

* Vercamere ou Vercaemer Jean, mort en 1808 à l’hôpital de Besançon (Doubes, France).

Cette liste est loin d’être exhaustive, les noms précédés d’un astérisque sont des cas sujets à caution à cause de l’orthographe hésitante; de plus, le nombre de morts sur les champs de bataille est impossible à évaluer[56].