L'ancien village de Luingne en 1797

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Les comptes de l’Ancien Régime

Les comptes de l’aoust et dépouille de l’année sont encore présentés à quelques reprises en audition au comité municipal de la châtellenie de Courtray jusqu’en 1797, année où, le 17 octobre, le traité de Campo Formio ratifie l’annexion de la Belgique à la France.

Les recettes y sont annotées par le collecteur héréditaire de Luingne, Pierre Joseph Mullier, en assignats, sur 385 bonniers 2 cents 68 verges y compris les moulins. Le compte de la taille de l’août 1794 est approuvé le 27 prairial, an II (15 juin 1795) et sera présenté à l’audience du 21 pluviose, an V (9 février 1797)[21] au trésorier receveur héréditaire de la châtellenie de Courtrai Le Camus fils. Le total en est encore compté en livres de gros, escalins, gros, deniers et l’on y retrouve une ultime fois le bailli, Ferdinand Joseph Holvoet, le greffier, un échevin et les assieurs sermentés qui sont Charles Joseph Doutreluingne, Louis Joseph Wille, Jean-François Hauwel et Guillaume François Callens nommés comme tels.

Après la suppression des seigneuries dans les départements belges par le décret du 31 août 1795[22] et la disparition des dîmes le 3 août 1797[23], tout le processus féodal de l’Ancien Régime disparaît dans nos régions. La lecture de ces derniers comptes de la taille nous apprend en outre que Maître François Exavier Crombeke, chirurgien accoucheur juré de Mouscron perçoit un salaire annuel pour prestations au service de la commune de Luingne. De même, le curé est équitablement rétribué pour sallaires d’avoir fait et délivré les extraits au chef collège de la châtellenie de Courtray tant des baptêmes, mariages que mortuaires arrivés en icelle commune[24]

6. Les remous religieux

Durant l’occupation française, du moins jusqu’à la signature du Concordat du 15 juillet 1801 entre Napoléon Bonaparte et le Pape Pie VII, les Carmagnols étaient perçus par la population comme d’irréductibles et fanatiques mécréants et tout le comportement des humbles gens de chez nous gravitera autour de cette obsession.

Bien sûr, le passage d’émigrés fuyant des lieux devenus hostiles, l’accueil de prêtres français insermentés et toutes sortes de rumeurs plus ou moins fondées avaient ajouté à l’image négative du sans-culotte avant son arrivée.

A cela ajoutons que dès 1792, les Français pillent des églises des environs, comme celle de Dottignies, lors de leur première occupation. Celle de Luingne sera aussi saccagée à son tour, mais la date ne peut en être fixée avec précision : en 1792 ou en 1794, un document du 10 décembre 1794 affirmant que ladite église [... ...] a été entièrement pillée et dévastée[25].

Il semblerait cependant que ces déprédations auraient eu lieu lors de la première irruption des révolutionnaires en 1792, ce qui pourrait expliquer l’exode relaté précédemment de Luingnois vers Evregnies, Espierres, Warcoing jusqu’à Pottes.

Le vicaire Didier (Didace) Ferdinand Delrue signe pour la dernière fois le registre des baptêmes le 17 avril 1794[26] puis émigre en Allemagne et le curé François Joseph Crupelant a suivi une partie de ses ouailles à Pottes en mai 1794 car il y baptise la petite Floribonde Selosse le 19 de ce mois[27].

Des manifestations religieuses publiques telles que processions, catéchisme et allocutions par des pères prédicateurs continuent néanmoins à se dérouler pendant les premières années du Nouveau Régime puisque le curé et les religieux concernés perçoivent encore un traitement pour ces exercices[28]. De plus, dès le 14 juillet 1794 les cérémonies de baptême s’effectuent à nouveau dans l’église Saint-Amand et le 26 octobre suivant, le vicaire Joseph François Cuvillier commence à seconder le curé dans la paroisse.

Mais à partir du 16 septembre 1797 (30 fructidor, an V) un climat de troubles religieux alourdit derechef l’atmosphère un moment rassérénée lorsqu’un décret confirme l’ordre donné antérieurement de prêter le serment de haine à la royauté entre les mains des membres de leur municipalité, dans les dix jours sous peine de destitution, à tout fonctionnaire de l’Etat tant religieux que civil. Le délai fatidique expiré, l’exercice du culte est interdit aux prêtes non assermentés parmi lesquels Crupelant et probablement Cuvillier. Les exactions se succèdent : le 3 octobre 1797 (12 vendémiaire, an VI), on interdit de faire sonner les cloches[29], le 26 suivant (5 brumaire, an VI) sont mises conjointement sous séquestre les églises et les cures des prêtres rebelles. Dans ces cas il est désormais défendu d’occuper le lieu de culte.

C’est l’époque des messes et saluts noirs : on suit des offices religieux en cachette présidés souvent par des prêtres bannis. L’illustration la plus frappante de ces moments pénibles nous est fournie par la scène qui se passa la nuit du 5 ventose, an VI (23 février 1798) lorsque le commissaire du département, en visite dans le canton de Bellegem, découvre ce soir-là vers 19h30, une église de Luingne, pourtant interdite au culte, éclairée et remplie de croyants que fustige le clerc Pierre Joseph Leman qui n’a pas prêté le serment. Lorsque le commissaire lui fit sentir avec douceur qu’il n’agissait pas conformémént à la loi, "il [me] répliqua avec la lâcheté qui convient à son état qu’il [me] demandait pardon et qu’il ne le ferait plus"[30]

Le document qui nous apprend cet événement poursuit évidemment sur ce ton réprobateur, celui du partisan de la République, et nous y rencontrons ces passages significatifs : L’esprit des habitants de la campagne ne s’améliorera pas tant qu’il recevra de sinistres conseils. Il est cependant en état d’entendre raison [... ...] Je me tournai vers lui (le peuple qui écoutait en silence) et lui exposai qu’on le trompait, que la République ne voulait point détruire son culte, mais que la Loi exigeait une garantie de tous les ministres qui avaient de l’influence sur l’esprit public [... ...] quelques-uns même me répliquèrent que s’ils commettaient des erreurs, c’était par défaut d’instruction et qu’ils sentaient bien qu’après ce que je venais de leur dire qu’ils avaient besoin qu’on leur explique ces questions [... ...] Mais où trouver ces instructeurs dont le peuple avait tant besoin [... ...]. Dans les communes que j’ai traversées cette nuit, [... ...] les cabarets étaient partout les rendez-vous d’orgies crapuleuses, et à côté de ces cabarets, des chapelles illuminées où les signes du culte n’étaient cachés que par quelques planches, devant lesquels le fanatisme prosternait une foule d’idiots des deux sexes.

Quelque temps après, le 16 ventose, an VI (6 mars 1798) puis le 24 vendémaire, an VII (5 octobre 1798) le citoyen Lievermans, commissaire spécial du mobilier national, accompagné d’Antoine Joseph Moulin, agent municipal, et de Pierre Joseph Leman, clerc destitué mais en possession des clefs de l’église fermée, procèdent à un inventaire et une description sommaire de l’argenterie du sanctuaire, des effets de la sacristie et autres objets d’orfèvrerie et art en vertu de la loy du 5 frimaire, an VI et de l’arrêté de l’administration centrale du département de la Lys en date du 26 floréal dernier. On s’aperçoit dans ce relevé que deux armoires ont été fracassées dans la sacristie ainsi que la chaire de vérité dans l’église[31]. L’année suivante, à partir du 12 mars 1799, on enlève les cloches dans le canton de Bellegem. Celles de Luingne, l’une de mille livres, l’autre de sept cents livres[32] quitteront alors leur clocher. Elles seront remplacées en 1803 après que la tempête antireligieuse se sera apaisée.

Le 15 mars 1799, le curé Crupelant est déporté à l’île de Ré[33], exil qui durera deux ans, jusqu’après le Concordat puisqu’il rédige à nouveau le registre paroissial à partir du 5 octobre 1801. Quant au vicaire Cuvillier, sans savoir ce qu’il devient exactement entre l’automne 1797 et juillet 1801 étant donné que durant ce laps de temps l’église de Luingne est interdite au culte, il continue de tenir et signer le registre paroissial des baptêmes et mariages rédigé parallèlement à ceux de l’état civil officiel[34].

Le 23 vendémiaire, an III (14 octobre 1794), un décret ordonne la mise des biens ecclésiastiques à la disposition de la nation. Notre village n’y échappe pas : dix lots de terre totalisant 57,50 cents passeront aux enchères parmi les onze que l’église de Luingne possédait à l’époque, seul le premier lot, une terre de 300 verges, restant invendu. D’autres terres d’église situées à Luingne subiront le même sort, par exemple 10ha 98a, appartenant à la paroisse de Saint-Piat de Tournai, usurpés et occupés par Pierre Joseph Hauwel[35].

Arrive le Concordat, la tension s’amenuise entre l’Eglise et l’Etat français. On réorganise l’administration religieuse : Luingne passe au doyenné de Menin, diocèse de Gand, à partir du 29 novembre 1801, avec pour évêque Etienne Falot De Beaumont[36]. Le culte est rétabli peu après. Le 7 thermidor, an XI (25 juillet 1803), un arrêté décide la restitution des biens ecclésiastiques et des biens des églises à leur fabrique. Cette latitude est mise à profit à Luingne et la fabrique d’église y récupère des sommes pour obligations, rendage de terre, pot de vin d’un bail, etc... qui n’ont pas été entièrement payés à cause des circonstances du tems[37].

En outre, les terres de l’église de Luingne, hypothéquées avant leur sécularisation en vue de permettre le paiement de la facturation des dégâts occasionnés à l’église, verront cette hypothèque cautionnnée par le gouvernement reconnu possesseur et ayant profité de la vente de ces biens. Le montant total des réparations entreprises à l’église s’élèvera finalement à 953,37F[38]. On ne tarde pas à remplacer les deux cloches réquisitionnées par deux nouvelles qui reçoivent la bénédiction solennelle en 1803[39].

La paroisse retrouve une activité normale, le curé cède son poste en 1804 à François Fortuné Messean, le vicaire Joseph François Cuvillier décède le 25 juin 1806 âgé de quarante ans, son oeuvre sera poursuivie jusqu’au 30 mars 1814 par Michel Verdavaine auquel succédera Henri François Ghesquière; les coutumes ancestrales se perpétuent à nouveau dans leur cours habituel comme celle d’offrir des sacqs de bled aux pauvres lors des funérailles de personnes aisées et les confréries revivent des moments de ferveur envers leur saint patron[40].