L'ancien village de Luingne en 1795

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L’entrée des troupes de la République à Luingne. Mise en place d’une administration et des premiers fonctionnaires municipaux

Les troupes de la République française entrent officiellement à Luingne le 22 messidor, an II (9 juillet 1794 selon certains écrits officiels, 10 juillet suivant d’autres). Tout de suite s’organise une administration publique qui fera régner l’ordre au service du gouvernement. On recrute sur-le-champ les hommes parmi les autorités connues, le choix étant particulièrement restreint. Dès lors, les premiers officiers municipaux luingnois seront les suivants : Antoine Joseph Moulin, bourguemaitre, qui est installé maire, poste qu’il gardera au moins jusqu’en 1806[12] pour le céder à Artus Joseph Hocedez déjà signalé comme maire durant un moment en 1796[13], d’autres municipaux sont Jean-Baptiste Dassonville, échevin, qui est admis à la charge d’officier municipal tout au plus jusqu’en 1798, Primes Félicien Hocedez jusqu’en 1798 également, Pierre Louis Carrette jusqu’en 1795, Jacques Joseph Bonte, Jean-Baptiste Stock et Pierre Joseph Hocedez. Ce 22 messidor, an II, ils se sont rendus à la place dudit lieu aux ordres du commissaire députté par la municipalité de Courtraÿ à effet d’y organiser une municipalité. Personne ne semble s’être dérobé à cette ordonnance. En 1798, Jean-Baptiste Hauwel s’ajoute aux "municipaux" encore en place. Au cours de leur mandat, certains d’entre eux assument la charge d’agent municipal, comme Artus Joseph Hocedez en 1797 ou d’adjoint municipal, comme Jacques Joseph Bonte la même année[14].

Par décret du 22 nivose, an V (11 janvier 1796), tous les fonctionnaires publics doivent prêter serment de haine à la royauté. C’est peut-être l’occasion qu’ont choisie certains susnommés pour s’écarter des fonctions publiques. Les conseillers municipaux, légalement au nombre de dix dans les communes de moins de 2500 habitants comme Luingne, sont nommés par le préfet sous le régime de l’an VIII (1800) puis élus par les citoyens censitaires à partir de l’an X (1802).

Depuis le 31 août 1795 Luingne fait partie, dans une structure administrative territorialement de plus en plus étendue, de la municipalité du canton de Bellegem (jusqu’en 1800) tenue par un président et son secrétaire, dans l’arrondissement communal de Courtrai qu’un sous-préfet dirige, et le département de la Lys placé sous l’autorité du président de département et du préfet siégeant à Bruges.

Pour Luingne, le cadre judiciaire présente, du haut vers le bas de la hiérarchie, un tribunal de cassassion, un tribunal criminel (à Bruges), un tribunal civil (à Bruges), un tribunal correctionnel d’arrondissement (à Courtrai) et un juge de paix cantonal, Constantin De Brabandere qui habite Aalbeke.

Les documents officiels devenus très nombreux à traiter font désormais partie des vaccations de l’ex-greffier Jean-Baptiste Vanoverschelde admis comme secrétaire de la commune de Luingne depuis ce 22 messidor, an II, déjà cité plusieurs fois. Secondant ces responsables de la municipalité, Claude Philogone Delepaut, le sergent, semble être passé sans encombres des statuts de l’Ancien à ceux du Nouveau Régime dans ses activités professionnelles qui sont désormais celles de garde champêtre. Il doit advertir les agents municipaux de s’assembler à la maison commune, chez Jean-Baptiste Stock[15] sise sur la place de Luingne, probablement à l’endroit de l’actuel (1993) "Café de la Place" et de la supérette qui le jouxte. Il publie encore toujours les textes de loi et décrets au lieu et place accoutumée, c’est-à-dire juché sur un bloc de pierre planté quelque part à la place de Luingne, vraisemblablement contre le mur de l’église. Il remplit ses laborieuses journées de multiples vaccations comme aider à convoyer jusqu’à Courtrai les marchandises prélevées pour la troupe, surveiller des travaux publics, porter des billets d’ordonnance ou autres documents chez qui de droit, accompagner les "municipaux" dans leurs tournées de réquisition et vérification, vacquer à l’observation de la chambre où délibère la municipalité, ouvrir et fermer les barrières de dégel, etc, etc... La tâche la plus ingrate, celle de repérer et capturer les rebelles à la conscription, Claude Philogone Delepaut encore boquillon à ses heures perdues[16], ne l’exécutera jamais puisqu’il meurt avant; c’est son successeur Félix Joseph Nuttin qui sera chargé de cette délicate et désagréable mission.

Un autre personnage public luingnois de l’époque est Pierre Joseph Leman. En octobre 1793 il a repris les fonctions de clerc de la paroisse que son malheureux frère Léopold Joseph a délaissées brusquement ayant perdu la vie dans les circonstances relatées plus haut, p.  . Il signe des actes d’un registre paroissial[17] puis fait office d’agent municipal en 1798, année où est déclaré ex clerc et gardien des clefs et du [dit] mobilier de l’église placée sous séquestre[18].L’année suivante le voit officier publique par ordre de l’agent municipal[19] rédigeant les registres d’état civil de la commune et présidant aux cérémonies de mariage qui se font à la mairie de Luingne, ce jusqu’au 4ème jour complémentaire, an XII (20 septembre 1804). Après le Concordat (15 juillet 1801) et l’apaisement des rigeurs antireligieuses il retrouve son emploi de clerc paroissial.

4. Les réquisitions

Les besoins matériels et alimentaires de la troupe occupante sont énormes et des réquisitions de toutes espèces grèveront lourdement nos ancêtres. Les recensements de grain, de paille, etc ... ne cessent pas. En nous limitant plus ou moins à l’an III (octobre 1794 - septembre 1795), voici un résumé de ce qu’on exige des Luingnois : des animaux de trait et de boucherie, des souliers, chemises, sacs et guêtres, du froment, du beurre et des pommes de terre, du fourrage que les fermiers possédant chariots et chevaux doivent voturer à Courtrai, aux magasins militaires. Des pionniers (travailleurs obligatoires) et des ouvriers spécialisés sont régulièrement réclamés.

Ces demandes incessantes agacent le peuple qui réagit en tardant ou en refusant d’accéder aux appels. Des deffaillants n’effectueront ni les livrances ni les payements attendus, il faudra parfois menacer et des soldats seront nécessaires pour amadouer les plus récalcitrants[20].

Mais tous ces tracas paraissent bien dérisoires à côté de l’énorme sacrifice que certaines familles devront consentir lorsque la conscription entrera en vigeur en cédant de force leurs fils plein de vie pour les voir partir à la guerre, très loin, sans trop savoir ni pour qui, ni pourquoi, ni pour combien de temps.