Recensement de 1740

 

Luingne en 1740 : les « occupeurs » des terres du village

Le 7 janvier 1740, Pierre Mullier, collecteur héréditaire de Luingne, a terminé ses comptes à raison de 26 livres 16 sols parisis du bonnier pour payement du subside ordinaire accordé à sa Majesté Impériale et Catholique (Charles VI)... au comptoir du sieur Jacobus Kint receveur de la chatellenie de Courtray[1]. Pour 393 bonniers 14 cents 81 verges, voici la répartition des terres occupées par les Luingnois de l’époque[2].

Suivent les « forains » (« occupeurs » habitants les villages voisins) de Mouscron, de Rollegem, de Dottignies et d’Herseaux; il n’y en avait pas de Wattrelos.

Quelques considérations sur Luingne en 1740

- Ce rolle des occupeurs du village nous donne une liste intéressante des Luingnois exploitant des étendues de terre de Luingne avec la grandeur de chacune de ces masses évaluée en bonniers, cents et verges [3].

- Les « occupeurs » luingnois sont au nombre de 162.

- Voici comment étaient réparties les grandeurs de ces masses :

     trois de plus de 20 bonniers, dont les censes des Hayes et de Blommerie;

     quatre ayant  entre 10 et 19 bonniers, dont la cense de Drumes, de Bourgerie et de la Bassée;

     quatre ayant entre 5 et 9 bonniers, dont la cense del plancque;

     une de plus de 4 bonniers,

     sept de plus de 3 bonniers,

     dix-neuf de plus de 2 bonniers, soit 11% du total des masses;

     cinquante de plus de 1 bonnier, soit 30%;

     septante-quatre de moins de 1 bonnier, soit 45%.

- Les « occupeurs » des grandes étendues étaient : les enfants de feu Jacques Fattrez (Hayes) : 29 bonniers, 0 cent, 0 verges;

Adrien Hauwel (actuelle ferme Jacques Nuttens, 64, rue de la Malcense) : 23=04=75;

Cornille Hauwel (Blommerie) : 22=13=25;

Anthoine Buttin (Drumes) : 16=14=10;

Pierre François Hocedez (Bourgerie) : 15=04=75;

Jacques Joseph Fattrez (Bassée) : 14=04=0;

François Del Peutte (actuelle ferme Gilbert Moulin, 201, rue Beaucarne) : 10=10=50;

Jacques Stock (Tombrouck) : 9=12=0;

Pierre Carrette (Plancque) : 8=0=25;

Rogier De Lescluse (actuelle ferme Verbauwhede-Joveneau, 80, chée de Dottignies) : 5=14=0.

- On compte six dîmes[4].

     La disme pastorale et chapitre : +/- 5b 3c 1/2;

     la disme du Buus : 4 cents;

     la disme de Saint-Martin de Tournay : 4b 6c;

     la disme d’Overbecque : 6 cents;

     la disme de Malcense : 14 cents;

     la disme des Croisié de Lannoy : 6 cents.

- Il y avait deux moulins.

C’étaient deux moulins à l’huyle, l’un se situait à Tombrouck et était occupé par Bertholome Becquart, l’autre à la Malcense et tenu par Jean-Baptiste Dassonville.

- Quelques métiers et attributions de Luingnois de l’époque :

Pierre François Hocedez (Bourgerie) est bourgmestre,

François Bossut (place de Luingne) et Jean-Baptiste Dassonville (moulin de la Haute Malcense) sont pauvrisseurs (membres du C.P.A.S.),

Eloy Liebert est sergent (garde champêtre) de la seigneurie de Tombrouck,

Jean-Baptiste Dassonville déjà cité est hollieur (fabricant d’huile),

Anthoine Bossut (enclave de Luingne) est boucher,

Jean Leman est clerc et maître d’école,

N.B. Pierre Mullier, le collecteur héréditaire de la taille (impôt), ne figure pas dans ce rolle des occupeurs de Luingne et n’habite donc pas à Luingne.

 

- Le 7 octobre 1531 un placard défend aux taverniers de vendre à boire dans leur établissement durant le temps des offices religieux se déroulant en leur paroisse les dimanches et jours de fête sous peine d’amende pour chaque consommateur et du double pour le cabaretier[1].

- Cinquante ans plus tard, le registre des oeuvres de loi des seigneurs de Mouscron - donc de Luingne - et de le Val, à la date du 18 juillet 1581, contient ce passage qui nous intéresse : le bailli a fait vérifier la contenance des potz ou demi potz de pierre des maisons des ottelains[2] et des taverniers vendant bière sur la seigneurie de Mouscron et village. Ces récipients ayant été trouvés trop petits chez plusieurs débitants de boissons, l’amende de III livres parisis par potz déficient a suivi[3].

- Le 1er juillet 1606, une ordonnance de Sa Majesté [Philippe III] défend d’aller avec des armes de toutes espèces dans les cabarets[4].

- Le 5 septembre 1722, un placard de Sa Majesté [Charles VI d’Autriche] ordonne une amende de 50 florins à quiconque débite des boissons alcooliques par petites quantités sans autorisation des gens de loi[5].

- Un peu plus tard, en juin 1731, un règlement de police de la seigneurie de Saint-Pierre de Lille signale que ...dans les terres dépendantes [... ...] situées dans les paroisses de Mouscron, Luingne, etc...  [... ...] des particuliers n’aiant aucune permission de vendre à boire, débitent du brandevin par petites mesures dans leur maison où beaucoup de gens vont yvroigner et dépenser l’argent nécessaire à la subsistance de leur famille...

Désirant enrayer ces maux et en prévenir d’autres, le doyen et le chapitre de cette seigneurie décident de rétablir l’observation des ordonnances anciennes.

En plus, ... Voulant empêcher les excès, débauches, yvroigneries et querelles qui ont coutume d’arriver dans les cabarets, nous défendons à chacun de s’y trouver après dix heures du soir pour le temps de l’esté à commencer au 15 mars jusqu’au 15 septembre, et pour l’hiver, après neuf heures du soir, depuis le 15 septembre jusqu’au 15 mars, à peine d’encourir l’amende de trente patars, et de trois florins à la charge du cabaretier qui donnera à boire après lesdites heures.

Nous défendons très expressément d’aller à quelque heure que ce soit, au cabaret avec des armes, tant fusil que pistolet, pique, espée, poignard ou autre, à peine de confiscation desdites armes et l’amende de vingt florins carolus,...

La même autorité rappelle en outre : Nous défendons aux cabaretiers de donner à boire et aux particuliers de boire au cabaret, les dimanches ou festes pendant la messe, le sermon ou les vêpres, sous l’amende de trente patars à la charge de chaque personne qui y boira auxdits temps, et du double à l’égard des cabaretiers...[6].

Le sergent (garde-champêtre) devait de temps à autre "en faire la vérité", c’est-à-dire rappeler à haute et intelligible voix, sur "la pierre du champêtre" près de la sortie de l’église, la teneur de cette interdiction - qui semblait s’oublier très vite - aux issues des offices.

- Ce qui précède est tellement vrai que, le 7 décembre 1738 - soit à peine quelque sept ans plus tard - le règlement de police de la seigneurie de Saint-Pierre de Lille, affiché au mois de juin 1731, n’ayant probablement pas été suivi avec suffisamment de rigueur - ou les abus n’ayant pas décru - est publié à nouveau[7].

- Le mal ne diminue pas car, en 1749, les gens de loi, tant de la seigneurie de Saint-Pierre de Lille que du comté de Mouscron rappellent le 24 décembre les anciennes défenses pour restreindre le nombre de débits de "brandewyn" ou eau-de-vie dans les cafés illicites appelés "petits trous à eau-de-vie". Dans le texte qu’ils soumettent à leurs administrés, il est ... défendu bien et expressément à tous et quiconque que ce puisse estre de débiter des brandevins par petite mesure, sauf les anciens francs cabarets publicqs, à peine d’encourir l’amende de cinquante florins..[8].

- La taxe sur la boisson vendue se fait périodiquement rappeler à son mauvais souvenir : un arrêt du 1er octobre 1775 porte celle-ci à deux patards par lot de vin et à cent vingt patards sur chaque tonne de bière à charge du cabaretier[9].

- Pour que ces articles de loi particulièrement impopulaires soient appliqués dans toute leur rigueur, il faut des sergents zélés et soumis. A cet effet le chapitre de Saint-Pierre de Lille leur adresse le 5 juin 1779 une ordonnance dont voici les passages concernant les cabarets.

... Article 6. Ils [les sergents] veilleront à la police dans les cabarets où ils se transporteront pendant les heures d’offices, et le soir après la cloche de la retraite pour y prendre à l’amende le cabaretier et les buveurs qu’ils y trouveront et si les contrevenans ne paient leur amende de suite, ils les assigneront aux premiers plaids.

... Article 8. Ils publieront exactement les bans de mars et d’août, et veilleront à faire observer les articles y contenus, et ils se rendront à Lille aux premiers plaids desdits mois de mars et d’août, pour y être présents à l’adjudication et prendre les affiches desdits bancs, qu’ils afficheront dans les cabarets et autres lieux de leurs districts; ...[10].

- Sous l’Ancien Régime, les cabarets ont procuré invariablement les mêmes problèmes aux autorités : la vente en petites quantités de boissons en des lieux non reconnus officiellement, les heures d’ouverture et de fermeture des cabarets, le port d’armes en ces lieux, la fermeture des débits de boissons durant les offices religieux.

Après la Révolution française ce dernier point disparaîtra, on parlera moins du port d’armes, les heures de fermeture resteront un souci constant et, pour la Belgique, la vente de petites quantités sera restreinte uniquement aux liqueurs (Loi Vandervelde); par contre, une nouvelle préoccupation fera son chemin dans la pensée du législateur : la santé et son prolongement logique, l’hygiène.

 

En 1748 Frans Barbe occupe un cabaret [... ...] sur la place dudit Luingne du côté du noord de ladite place. Le 27 mars de cette année le sieur Louis Catteau en son vivant bailli de la seigneurie de Saint-Pierre à Lille y décède inopinément d’une apoplexie compliquée qui lui a causé la mort[28].

- Noël Losfeld est aussi cabaretier à Luingne et un tronc servant à collecter pour les pauvres de la paroisse recueille en son établissement le fruit de la générosité des Luingnois que la maître pauvrisseur vient prélever régulièrement au moins depuis 1759[29].

En 1764, le compte du pauvrisseur de cette année, Gaspard Odoux, révèle en rubrique Recepte extraordinaire qu’il existe deux trongs aux cabarets, chez Jean-Fran(çoi)s Barbe et chez Noël Losfeld.

L’un de ces deux débits de boissons se trouvait ailleurs qu’à la place, probablement à l’écart; peut-être serait-ce le "Blan-Balo" de Noël Losfeld[30]?

- En 1773 une requête adressée au comte de Mouscron par Jean-François Herman, fils de Laurent Christophe, sabotier à Luingne, pour pouvoir bâtir une maison à usage de cabaret à Luingne. Cette auberge servirait ... tant pour la commodité de ceux qui voudroient y traiter leurs affaires que pour le logement des passants, a quoy ne suffit point celle qui se trouve actuellement sur ladite place[31].

- En 1779, deux cabarets sont relevés à Luingne, ce sont : "St. Pierre" et "Le blau bale", sans doute le "Blan balô" mal orthographié[32].

Comme ce dernier est situé dans l’enclave de Luingne, le premier serait l’auberge de la place toujours  unique, ce qui signifierait que la requête de Jean-François Herman n’aurait pas abouti ou que la réalisation de sa demande ne serait pas encore achevée six ans plus tard.

- En 1783, Jean Vanden Berghe, cabaretier en cette paroisse, probablement sur la place, loge des soldats recruteurs[33]. En 1785 et 1786, c’est toujours lui qui assure l’hospitalité des gens de passage à Luingne.

- Constant Parmentier lui succède : il est cabaretier sur la place de Luingne au moins depuis novembre 1789[34]. En 1794, il l’est toujours et l’on engrange en son auberge les grains, paille et foin requis pour être livrés aux magasins de la république à Courtrai[35]

 


[1]        A.P.L., Rolle des occupeurs du village, Luingne 1739.

[2]        393 b 14 cts 81 verges représentent 558 ha 15 a 32 ca, le bonnier de Mouscron valant 1,4169 ha.

[3]        Un bonnier vaut 1600 verges ou 16 cents.

[4]        Voir le chapitre XI., n°1, la dîme.