Luingne en 1728 

La seigneurie principale, dite seigneurie de clocher, est celle de Luingne dont Jacques d’ENNETIÈRES, comte de Mouscron, est le seigneur. De ce fait, Luingne semble estre une dépendance de Mouscron, n’aiant qu’un même bally et une même loy. A cette époque son seigneur réside assez souvent au château de Mouscron.   Luingne peut avoir 350 bonniers ou environ, tout Courtray, mais le nombre de communians passe les 600.

Le bonnier de Courtrai représentant 1,4169 ha, cela donne 495,915 ha. Luingne comptant actuellement 554 ha et son territoire n’ayant pas été modifié, les 60 ha restants sont sans doute ceux sur lesquels le chapitre de Tournai n’avait aucun prélèvement de dîme ou aucun autre intérêt.

On dénombrerait plus de 700 Luingnois à cette époque si l’on considère que les communiants (dont le nombre y dépassait les 600) représentent plus ou moins les 85% du nombre total d’habitants d’une paroisse.   Du point de vue configuration du territoire, Ce village s’étend fort entre Watrelos et Herseaux et Mouscron. L’appendice territorial formé par l’enclave donne en effet une silhouette allongée et biscornue au dessin des limites de Luingne. "En forme de huit" disaient les anciens Luingnois.

Économiquement parlant, l’agriculture est seule pourvoyeuse de richesses. Les principales fermes sont mentionnées; elles sont trois. La cense des Haies appartient avec ses trente bonniers à une fille du comte de Mouscron, alliée à monsieur Grimaldi, depuis au comte de Mouscron. La cense de Drumez et une autre ferme assez bien bâtie, dite la Plancque, appartiennent à des particuliers.

Dans le domaine religieux, Luingne fait partie du Décanat d’Helchin wallon depuis 1589, date de la création du doyenné de Tourcoing devenu doyenné d’Helchin Wallon en 1593 et ce jusqu’à la Révolution française. L’église de Luingne, dont la dédicace se fête le dimanche de la Trinité, n’est pas grande, mais propre et bien bâtie; saint Amand y est vénéré le 6 février. Le chapitre cathédral de Tournai possède les droits de patronage sur la cure.

Question de dîme, ce même chapitre perçoit un sixième des dîmes du village. Quatre sixièmes sont prélevés par l’abbaye Saint-Martin de Tournai. Le dernier sixième, demy tiers, va au curé de Luingne et correspond à une jarbe et demie et en outre encore environ trois bonniers et demy de terres, ce qui est le gros de la cure.

- Le 7 octobre 1531 un placard défend aux taverniers de vendre à boire dans leur établissement durant le temps des offices religieux se déroulant en leur paroisse les dimanches et jours de fête sous peine d’amende pour chaque consommateur et du double pour le cabaretier[1].

- Cinquante ans plus tard, le registre des oeuvres de loi des seigneurs de Mouscron - donc de Luingne - et de le Val, à la date du 18 juillet 1581, contient ce passage qui nous intéresse : le bailli a fait vérifier la contenance des potz ou demi potz de pierre des maisons des ottelains[2] et des taverniers vendant bière sur la seigneurie de Mouscron et village. Ces récipients ayant été trouvés trop petits chez plusieurs débitants de boissons, l’amende de III livres parisis par potz déficient a suivi[3].

- Le 1er juillet 1606, une ordonnance de Sa Majesté [Philippe III] défend d’aller avec des armes de toutes espèces dans les cabarets[4].

- Le 5 septembre 1722, un placard de Sa Majesté [Charles VI d’Autriche] ordonne une amende de 50 florins à quiconque débite des boissons alcooliques par petites quantités sans autorisation des gens de loi[5].

- Un peu plus tard, en juin 1731, un règlement de police de la seigneurie de Saint-Pierre de Lille signale que ...dans les terres dépendantes [... ...] situées dans les paroisses de Mouscron, Luingne, etc...  [... ...] des particuliers n’aiant aucune permission de vendre à boire, débitent du brandevin par petites mesures dans leur maison où beaucoup de gens vont yvroigner et dépenser l’argent nécessaire à la subsistance de leur famille...

Désirant enrayer ces maux et en prévenir d’autres, le doyen et le chapitre de cette seigneurie décident de rétablir l’observation des ordonnances anciennes.

En plus, ... Voulant empêcher les excès, débauches, yvroigneries et querelles qui ont coutume d’arriver dans les cabarets, nous défendons à chacun de s’y trouver après dix heures du soir pour le temps de l’esté à commencer au 15 mars jusqu’au 15 septembre, et pour l’hiver, après neuf heures du soir, depuis le 15 septembre jusqu’au 15 mars, à peine d’encourir l’amende de trente patars, et de trois florins à la charge du cabaretier qui donnera à boire après lesdites heures.

Nous défendons très expressément d’aller à quelque heure que ce soit, au cabaret avec des armes, tant fusil que pistolet, pique, espée, poignard ou autre, à peine de confiscation desdites armes et l’amende de vingt florins carolus,...

La même autorité rappelle en outre : Nous défendons aux cabaretiers de donner à boire et aux particuliers de boire au cabaret, les dimanches ou festes pendant la messe, le sermon ou les vêpres, sous l’amende de trente patars à la charge de chaque personne qui y boira auxdits temps, et du double à l’égard des cabaretiers...[6].

Le sergent (garde-champêtre) devait de temps à autre "en faire la vérité", c’est-à-dire rappeler à haute et intelligible voix, sur "la pierre du champêtre" près de la sortie de l’église, la teneur de cette interdiction - qui semblait s’oublier très vite - aux issues des offices.

- Ce qui précède est tellement vrai que, le 7 décembre 1738 - soit à peine quelque sept ans plus tard - le règlement de police de la seigneurie de Saint-Pierre de Lille, affiché au mois de juin 1731, n’ayant probablement pas été suivi avec suffisamment de rigueur - ou les abus n’ayant pas décru - est publié à nouveau[7].

- Le mal ne diminue pas car, en 1749, les gens de loi, tant de la seigneurie de Saint-Pierre de Lille que du comté de Mouscron rappellent le 24 décembre les anciennes défenses pour restreindre le nombre de débits de "brandewyn" ou eau-de-vie dans les cafés illicites appelés "petits trous à eau-de-vie". Dans le texte qu’ils soumettent à leurs administrés, il est ... défendu bien et expressément à tous et quiconque que ce puisse estre de débiter des brandevins par petite mesure, sauf les anciens francs cabarets publicqs, à peine d’encourir l’amende de cinquante florins..[8].

- La taxe sur la boisson vendue se fait périodiquement rappeler à son mauvais souvenir : un arrêt du 1er octobre 1775 porte celle-ci à deux patards par lot de vin et à cent vingt patards sur chaque tonne de bière à charge du cabaretier[9].

- Pour que ces articles de loi particulièrement impopulaires soient appliqués dans toute leur rigueur, il faut des sergents zélés et soumis. A cet effet le chapitre de Saint-Pierre de Lille leur adresse le 5 juin 1779 une ordonnance dont voici les passages concernant les cabarets.

... Article 6. Ils [les sergents] veilleront à la police dans les cabarets où ils se transporteront pendant les heures d’offices, et le soir après la cloche de la retraite pour y prendre à l’amende le cabaretier et les buveurs qu’ils y trouveront et si les contrevenans ne paient leur amende de suite, ils les assigneront aux premiers plaids.

... Article 8. Ils publieront exactement les bans de mars et d’août, et veilleront à faire observer les articles y contenus, et ils se rendront à Lille aux premiers plaids desdits mois de mars et d’août, pour y être présents à l’adjudication et prendre les affiches desdits bancs, qu’ils afficheront dans les cabarets et autres lieux de leurs districts; ...[10].

- Sous l’Ancien Régime, les cabarets ont procuré invariablement les mêmes problèmes aux autorités : la vente en petites quantités de boissons en des lieux non reconnus officiellement, les heures d’ouverture et de fermeture des cabarets, le port d’armes en ces lieux, la fermeture des débits de boissons durant les offices religieux.

Après la Révolution française ce dernier point disparaîtra, on parlera moins du port d’armes, les heures de fermeture resteront un souci constant et, pour la Belgique, la vente de petites quantités sera restreinte uniquement aux liqueurs (Loi Vandervelde); par contre, une nouvelle préoccupation fera son chemin dans la pensée du législateur : la santé et son prolongement logique, l’hygiène.

 

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