L'ancien village de Luingne en 1700
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La guerre de la Succession d’Espagne (1700 - 1713)
Le premier novembre 1700, à la mort sans successeur direct de Charles II, roi d’Espagne et des Pays-Bas catholiques, Louis XIV trouva un ultime prétexte pour ranimer les cendres encore tièdes de la guerre. En effet son petit-fils Philippe D’Anjou -notre futur roi Philippe V, de 1700 à 1706- et l’archiduc Charles De Habsbourg d’Autriche -notre futur empereur Charles VI, de 1713 à 1740- prétendirent tous deux au titre de souverain des Pays-Bas espagnols.
Dès 1700, Louis XIV fit occuper militairement nos provinces dans le but de les annexer définitivement et les soumit durant six ans à un régime absolutiste que nous n’avions plus connu depuis l’époque romaine[lxvii]. Il traite les Pays-Bas espagnols comme s’ils lui appartenaient déjà et, entre autres réformes, y instaure l’odieuse conscription; c’est ainsi qu’en 1701 le tirage au sort fut introduit par décret et que, le 30 mars 1702, un ordre émanant de Paris exige que Luingne livre deux soldats au régiment de Monsieur De La Faille, grand bailli de Gand[lxviii]. La réaction ne tarde pas : l’Angleterre, l’Autriche et les Provinces-Unies signent la "Grande Alliance" en 1701. La guerre éclata donc une sixième fois avec une domination de la France chez nous jusqu’à la défaite à Ramillies en 1706.
Les pionniers réapparurent : le 30 mais 1701, un fort est construit à Luingne et est entretenu par ces ouvriers souvent choisis de force dont dix Herseautois[lxix]. Au début Luingne n’eut pas à trop souffrir des hostilités, par contre le relèvement de ses ruines tarde et, le 24 avril 1703, dans une lettre au chapitre cathédral de Tournai, le curé Simon Farineau déclare à ses supérieurs qu’il est impossible de subsister plus longtemps dans une cure aussi ravagée et aussi ruinée que celle de Luingne[lxx].
En 1706 ce calme relatif s’estompe rapidement : aussitôt après sa victoire du 23 mai à Ramillies (Brabant), John Churchill, comte puis duc de Marlborough, établit son camp à Helchin; ensuite, à partir du 19 août, entre Mouscron et Lauwe. Les armées des "hault alliez" anglo-hollandais traitent alors nos provinces en pays conquis et réquisitionnent à nouveau partout. Luingne n’échappe pas aux "fouraigements" précédés de menaces d’exécution militaire; cette année-là le nombre de décès s’y élève anormalement à 48, dont 21 pour le seul mois de septembre alors que pour les années précédant et suivant 1706 de dix ans, le total annuel le plus haut a été de 22 en 1705 et 21 en 1695 et 1716. Un événement tragique s’y est donc déroulé dont nous ignorons la nature[lxxi].
De pénibles scènes que la guerre engendre fatalement se renouvellent un peu partout, comme celle-ci. Suite à une omission involontaire de la part des autorités de Mouscron d’avoir livré deux chariots et les trente-cinq pionniers exigés, le 5 octobre 1706 un lieutenant allié vint de Menin avec trente soldats. Sa mission était de prendre en otages le greffier et deux échevins qu’ils emmènent de Rollegem à Herseaux en passant par Luingne pour terminer leur périple de beuveries à Mouscron d’où ils repartent vers Menin avec les deux chariots et dix-neuf pionniers. Ils ont préalablement libéré leurs trois prisonniers[lxxii]. Les années se suivent et se ressemblent dans la désolation des calamités, des pertes, des ruines. Un acte daté du 28 mars 1713 émanant d’hommes de fief de la cour féodale de Mouscron résume la déplorable situation des paysans : ...pendant les années 1706 et 1707 les armez des hault alliez estant campez à Helchin et aux environs ont fourragé par tout le village dudit Dottignies, Luingne, Herseaux et aux environs, par ainsy qu’il n’y a presque pas eu du fouraige sauvez ou réservez, qu’en l’an 1708 [... ...] ont pareillement esté tout fouragé en l’an 1709 [... ...], les bleds estans tout engelez, ils ont fouragé tout les marchmes qu’il n’y a presque rien demeuré, en l’an 1711 ont esté fouragé du siège de Bouchin, et en l’an 1712 ont venus fouragé encore par deux diverses fois ...[lxxiii]. En 1707 une menace de plus pèse sur Luingne, en effet le curé, le bourgmestre, les échevins et les notables consentent qu’une pistole par jour soit payée par la communauté dudit villaige [... ...] pour une garde de son excellence monseigneur D’Overbercke [... ...] à raison qu’à faute de ce le secrétaire de son excellence at déclaré de retirer tous les lettres de sauvegarde qu’il a donné, ce qui poldroit causer une ruine totale dudit villaige ...
(s) Simon Farineau, pasteur, Pierre Carrette, Pierre Lepers, Jean Hespel, Guillaume Callens, Jacques Fattré, Joos Slosse, Barthélemy Becart, Armand Delpeutte, Pierre Lahousse, Franchois Bossut, Joos Leman[lxxiv]
L’hiver 1708-1709 fut un des plus terribles de mémoire d’homme : les 5 et 6 janvier 1709 une gelée exceptionnelle détruisit les semailles provoquant par la suite une disette où "l’on mangea jusqu’à des herbes et des racines"[lxxv], ce qui ne diminua aucunement les ardeurs ravageuses des armées de passage.
Le campement des troupes était redouté par la localité qui devait l’accepter, aussi le général Lumley, fort de cet argument, menaça les villages réticents envers ce douloureux accueil. Une lettre du 13 avril 1712 d’un de ses subalternes, le lieutenant Sascellez, menace Luingne en ces termes : Messieurs les Magistrats et gens de loi du village de Dottignies et des villages circonvoisins, [... ...] pour aviser que les troupes des garnisons de la Flandre, au nombre de 20 bataillons et 30 escadrons commandées par Son Excellence [Lumley], doivent venir camper le 16 de ce mois dans votre voisinage, ainsi il vous prie de ne pas manquer de préparer la paille, les picquets et du bois pour lesdites troupes, de faire le magasin dans l’endroit que vous trouverez le plus convenable [... ...] de sorte qu’il dépendra que de vous de conserver le pays [... ...].
P.S. Au cas que aucun village circonvoisin refuse de contribuer sa quote de paille, picquets ou bois, Son Excellence m’ordonne de camper les troupes sur ledit village [lxxvi].
Aussi, lorsque le traité d’Utrecht, le 11 avril 1713, mit un terme aux sinistres exactions des troupes de Marlborough dans nos régions, personne à Luingne ne se rendit sans doute compte que la nouvelle autorité qui nous régirait serait la maison d’Autriche, tout comme très peu de nos gens savaient qu’un condominium anglo-batave les avait gouvernés durant les six pénibles années qui venaient de s’écouler (1706 - 1712). Cette fois, vrai de vrai, Luingne connaîtra la paix ... des armes, voire un début de prospérité pendant une trentaine d’années. Depuis lors aussi notre village touche à la frontière française le long de sa limite avec Wattrelos, sur une longueur d’environ six cents mètres[lxxvii].