L'ancien village de Luingne en 1688

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La guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697)

Les pays ayant à se plaindre de la frénésie impérialiste du monarque français s’unissent pour former la Ligue d’Augsbourg. La guerre reprend en 1688 ayant comme antagonistes d’une part la France et de l’autre l’Angleterre de Guillaume III (d’Orange), l’Autriche, l’Espagne, les Provinces-Unies, la Savoie, la Suède, l’empereur et des états germaniques.

Aussitôt les Français obligent les gens de l’endroit à reconstruire la ligne Menin-Espierres et, cette fois, son tracé nous est mieux connu : venant de l’actuelle gare de Mouscron, elle rejoint la Grande Espierre au confluent de cette rivière et du Ruisseau des Prés Granmet, au Plavitout. Les redoutes sont reliées par des tranchées continues creusées en retrait de ce cours d’eau. Ses dimensions ont varié : dix-huit pieds de largeur en haut (5,94m), neuf en bas (2,97m), et huit de profondeur (2,64m); le parapet, moins la banquette, a une épaisseur de six à sept pieds (1,98m à 2,31m) et une hauteur de neuf pieds (2,97m)[xxxviii].

Malgré cette effervescence autour des travaux du Plavitout, à la Trinité 1688, jour de la dédicace de l’église de Luingne, la procession annuelle conserve toute la ferveur du peuple puisque, comme aux quelques dédicaces précédentes, quatre sergents de Mouscron et Luingne ont été de garde à raison de 15 patards par jour chacun[xxxix]. De même, la chandeille de St Mathieu qu’on porte annuellement à Rolleghem à l’honneur de Notre-Dame ...a été livrée et payée la somme de treize livres noeuf sols parisis..., elle a donc franchi les retranchements sans doute en chantier pour arriver à destination en l’église de Rollegem...

La fin de l’année 1688 reste néanmoins relativement calme, les habitants de Mouscron et de Luingne offrent deux moutons gras au comte Jacques d’Ennetières et à la comtesse douairière Marie-Anne Lallemand en récompense des faveurs et poursuittes qu’il at fait pour ceste paroisse et celle dudit Mouscron comme ils font encore journellement...[xl].

En janvier 1689, le marquis de Castañaga, notre gouverneur[xli], force les lignes à peine remises en état, pousse vers Lille puis bat en retraite jusqu’à Dottignies. Luingne doit entre-temps livrer cinq chevaux pour le service du roi d’Espagne[xlii].

Inlassablement, les Français, de retour, font rouvrir les chantiers des fortifications et le 21 avril 1689 débute pour les Luingnois une année de contributions de 3569 florins à payer à Lille en plus de celle due à la châtellenie de Courtrai[xliii]. La population est agressée de toutes parts. Le 4 mai 1689, onze cent cinquante-sept rations de fourrage partent de Luingne; le 9 juin suivant, le lieutenant général français Don Calvo[xliv] exige la livraison d’une vache à son camp et, à partir du 28 juin, il "fourraige" tellement dans les alentours que ses troupes ne laissent quasi rien pour que les gens puissent survivre[xlv]. Malgré cette détresse, Josse Leman, clerc et collecteur des tailles, doit débourser au receveur de la châtellenie de Courtrai la quote-part de Luingne pour l’achat de deux cent douze chevaux demandés à ladite châtellenie de la part de Sa Majesté du 15 au 30 juin 1689[xlvi]. Le même Josse Leman n’a pas esté cercé les gerbes de la récolte de l’année à cause que des aucuns ont esté fourragé[xlvii]. Un veau gras doit être livré au gouverneur de Menin, De Pertuys (De Bertuy) ...afin qu’il veuille défendre les désordres que les soldats du retranchement font sur les villages de Mouscron et Luingne... ; un autre veau gras est offert à la comtesse de Mouscron "en considération des faveurs qu’elle a faites et fera encore concernant les désordres des soldats du retranchement et autrement... . Enfin, les occupeurs de champs compring dans les ouvraiges  de défense militaire refusent de payer pour leurs terres perdues, en voici la liste[xlviii] :

En septembre 1689, les routes de Luingne sont impraticables, les champs dévastés, les haies coupées lors des escarmouches entre Français et Espagnols. Une livrance de trois cent nonante-deux rations de fourrage est une fois de plus exigée.

Le maréchal de France d’Humières[xlix] fait réparer la ligne tant bien que mal par cinq mille pionniers. Des Luingnois font partie de ce nombre impressionnant de travailleurs qui, pour dix patards par jour, seront tenus du 6 au 12 septembre 1689 au matin. Il y a là Jean-Baptiste Liebert, Amand La Faille, Dominicq Stoeux, Arnould Stoeux, Franchois Farvacque, Estienne Moerckercke, Pierre Carrette, Gilles Buscart, Jean Dassonneville, Toussaint Desbouvrie, Jean Herman, Pierre Honnore, Albert Desbucquois, Pierre De Le Putte, Martin Descamps, Pierre Bossut, Jacques Le Brun, Nicollas Bernard, Anthoine Lampe, Josse Du Leu, Jacques De Cottignies, Jean-Baptiste Le Bacquère, Matthieu Terrien, Jean Florin, Pierre Liebert, Jean Delcroix, Jean Vandenbroucke, Michel Heere, Pierre Becquart, Pierre De Cottignies, Jean Merchier, François Desbouvrie, Estienne Descottignies, Josse Descamps. Les jours suivants d’autres Luingnois s’ajoutèrent aux premiers ayant travaillé cinq jours et demi au salaire que dessus : Pierre Delputte, Matthieu D’Hallewin, Pierre Desbucquois, Pierre Stoeu, Jean Desbouvrie fils de Pierre, Pierre Del Vinquière, Jacques Carrette, Martin Pene, Venant Del Tour, Jean Desbouvrie fils d’Estienne, Daniel Du Quesne, Jean-Baptiste Flament, Michel Moerckercke, Philippe De Kimpe, Michel Flamend, Michel Mullier, Albert Liebert, Matthieu De Voldre, Pierre Coulembier.

Lienart De Cottignies y reste trois jours et demi et Gille Buscart deux jours. Du pain, du beurre, du fromaige, de la petite bière sont livrés aux soldats; sont mis à contribution pour ces livrances : Jean Fauvarcque, Jacques Delputte, le baron De Bisschop, Pierre De Coulembier[l].

Don Calvo se présente avec mille deux cents soldats qu’il retire peu après, sans avoir subi de revers. (Il meurt le 29 mai 1690). Un calme relatif règne alors durant quelque deux ans entrecoupé d’expéditions des "partis" de Castañaga qui, chaque fois, après avoir amassé une "contribution", s’en retournent derrière les lignes. C’est ainsi que la nuit du 18 juin 1690 des soldats enlevèrent trois bonnes vaches et plusieurs meubles à la veuve Gille Le Coustre[li]. Luingne reste sous la garde des Français. Seize pionniers luingnois sont envoyés au siège de Mons (en Baroeul ?) du 15 au 29 mars 1691. Ce sont Jean-Baptiste Liebert, Pierre Delputte, Pierre Hauwel, Michel Heere, Jean Herman, Jean Florin, Jean Mollet, Arnould Moerckercke, Michel Moerckercke, Matthieu Terrien, Dominicq Stoeu, Jean-François Liebert, Jacques De Cottignies, Pierre Le Bacquère, George Del Croix, Pierre Coulembier. D’autres partent démolir les fortifications de Courtrai le 17 mars 1691 durant quatre jours : Jean Desbouvrie, Cornil Hauwel, Jacques Lampe et Jean Le Bacquère;  durant douze jours : Jean Rys, François Desbucquois et Augustin Du Leu.

Trois chariots attelés de deux chevaux ont été réquisitionnés pour amener des palissades des fortifications de Courtrai sur des bateaux à la Lys vers Menin les 19 et 20 mars 1691. Jean Hauwel, Louys Stock, Rogier C(ou)rouble et Guillaume Callens ont contribué à équiper ce convoi[lii].

En août 1691, Villars[liii] renforce la défense de la ligne Lys-Escaut en faisant combler les fossés et arracher ce qui reste des haies jusqu’à trois cents pas de distance. Les redoutes sont occupées par des soldats et des gens du cru désignés de force.

Durant l’hiver 1691-92, Manlevrier, gouverneur de Tournai, sillonne la région avec trois bataillons et vingt-six escadrons afin d’assurer la sécurité de la frontière de Menin à Espierre.

Mil six cent nonante-deux fut une année calme pour Luingne sur le plan des hostilités mais nos gens sont néanmoins sans cesse interpellés pour satisfaire les armées campant ici et dans le voisinage (Dottignies, Saint-Léger, Rekkem, Halluin) depuis la Saint-Jean (juin) jusqu’au 27 octobre 1692. Du trèfle, de l’herbe, du foin, de l’avoine, de la paille, du bois, des perches et des piquets doivent être livrés par les manans habitans et occupeur du dit lieu. Quant aux fermiers, ils furent astreints à de multiples transports. A partie du 20 juillet 1692 un char attelé de quatre chevaux (de Louys Stock, Guillaume Callens, Rogier Courouble et Pierre De Cottignies) effectue divers voyages durant vingt jours; du 23 au 27 juillet Pierre Carrette amène les bagages du commandant Manlevrier de Dottignies à Dunkerque avec son chariot et deux chevaux; pendant ce temps Jean Hauwel, Jean Frans Hocède, Pierre Lepers et Rogier Courouble sont de service à Dottignies, chacun avec un cheval et leurs harnessures; du 7 au 9 août, Jean Hauwel et Pierre Carrette transportèrent les bagages du marquis de La Vallette de Dottignies à Leuze dans un chariot tiré par quatre chevaux; le 20 août Jean Hauwel fait de même avec les effets du prévôt du camp de Dottignies vers Pottes et Escanaffles; le 27 août ledit Hauwel -qui est bourgmestre de Luingne- ramène les bagages de La Vallette d’Espierres à Dottignies; enfin, le 28 octobre Pierre Carrette et Jean Hauwel charrient de l’avoine et de la paille de Luingne à Courtrai pour le colonel de régiment d’Avarez.

Il faut aussi constamment amadouer le chef d’armée de Dottignies afin qu’il auroit considéré cette paroisse [Luingne] tant aux livrances qu’autrement. Jean-François Hocède fait donc présent d’un agneau gras et Pierre Carrette deux couples de faisans au commandant Du Rossel; le même Pierre Carrette offre quatre couples de pigeons et Pierre Delputte quatre couples de poulets au lieutenant colonel Verde du régiment Corslin (ou Coislain).

Le 11 août 1692, neuf Luingnois sont allés travailler aux chemins le long des retranchements pour rabattre les ruchots [ruisseaux] ou autrement. Il y a là le valet Jean Hauwel[liv], Pierre Du Leu, Jacques Lampe, Gille Stoeux, Anthoine Lefebure, Guillaume Desbouvrie, Pierre Waroux, Jean Le Bacquère, Jean Parent commandés par Jean Hauwel.

D’autres pionniers luingnois sont envoyés à Courtrai durant quatorze jours, du 12 au 26 septembre pour y travailler à la fortification de la ville. Ce sont Frans Delputte, Jacques Lampe, Pierre Du Coulembier, Pierre Le Bacquère, Jacques De Cottignies, Arnould Stoeux, Amand Mourckerke, Josse Du Leu, Jean-Baptiste Farvacque, Antoine Liagre, Laurent Herman, Pierre Desbucquois, Pierre Becquart, Antoine Du Pret, Pierre Carrette, Jean Mallet, Pierre Farvacque, Jean De Kimpe, Michel et Mattieu De Volder, Jean Debacquère, Pierre De Cottignies, Frans Farvacque et Léonard De Cottignies.

Du 2 au 9 octobre, soit durant neuf jours la même prestation est exigée à Jean-Baptiste Du Pret, George De Lespau, Arnould Stoeux, Pierre Du Coulembier, Jean-Baptiste Le Bacquère, Javques De Cottignies et George Del Croix[lv].

Le 16 juillet 1693, les Alliés, conduits par le duc de Wurtemberg[lvi], viennent loger autour du moulin de Tombrouck. Le surlendemain, le 18 juillet 1693, ils forcent le passage des lignes sur Luingne qui, de ce fait, sera un des villages les plus endommagés par les dévastations de cette guerre. Vers seize heures, le commandant français La Valette[lvii] bat en retraite; Wurtemberg fait raser les lignes en plusieurs endroits par des pionniers mais, comme ses prédécesseurs, il ne s’attarde pas sur les terres conquises, lève promptement des impôts, réclame trois vaches et quatre moutons, puis s’en retourne vers l’intérieur des Pays-Bas espagnols. Les Luingnois ont à nouveau bu le calice de la dévastation et de la spoliation car ladite paroisse est aultant qu’entièrement ruiné tant parmy le bruilement de plusieurs maisons et pillaige de l’église arriver au mois de juillet 1693 concernant les lignes que parmy le fouraigement et pillaige soufferts les deux dernières campaignes par ceux en dehors ledit retranchement et les grandes livrances fait par ceux demeurants en dedans lesdits retranchements tellement que s’il arriveroit que ladite paroisse auroit encor soufferir un fouraigement ou aultre perte, les meilleurs et médiocres seroient esgaux aux pauvres honteux et ne pourroient payer aultres tailles, moulaiges, vacquelaiges ni aultres deniers du roy ou debtes[lviii]. Le bilan des destructions à Luingne est significatif :

Masnoirs brulées dedans  flor      9929-8

Les meubles brulées dedans                    1620-14

Bestiaux et meubles prins en dedans                3010-16

Bestiaux et meubles en dehors                347-8

            14908-6

Pour notre gouverne, voici estimées en florins les pertes de villages voisins : Dottignies : 5617-5, Herseaux : 6207-19, Mouscron : 8800-18. C’était donc Luingne qui, de loin, avait le plus souffert de cette dernière campagne militaire.

Le Conseil des Finances de Bruxelles, averti de ces dégâts, en avisa le roi d’Espagne Charles II qui fit verser 21000 florins à répartir entre les villages plaignants en proportion de leurs pertes et à prendre sur le montant de leurs contributions. Luingne obtint 6000 florins, Mouscron 4000[lix].

Le 18 octobre 1693, La Valette traverse Luingne pour Dottignies et reprend possession des lignes qu’il fait remettre en état pour la énième fois. Le 24 du même mois, Luingne reçoit de Jacques Horace Blondel, commis des domaines et finances de Louis XIV, l’ordre de payer de nouveaux impôts[lx]. En novembre, le régiment français du comte de Mouroux loge à la place de Luingne et le long des retranchements durant vingt et un jours[lxi].

L’année 1694 verra la crise atteindre une intensité rarement égalée. Le malheur est partout : les récoltes sont médiocres, les prix grimpent et malgré cela, le 23 juin, Josse Leman, clerc, lève pour le compte de l’occupant français la quatrième taille annuelle consécutive[lxii]. La famine sème la maladie et la mort parallèlement aux inquiétudes causées par les excès des armées ennemies tour à tour maîtresse de la région[lxiii]; ces mouvements de troupes sont continuels. En août et septembre l’armée française reste dans les environs pendant sept semaines et y multiplie les actes de sauvagerie : églises pillées, maisons brûlées, bétail enlevé, gens de garde tués. Ces dévastations furent dédommagées le 21 février 1895 par 100000 florins que le roi d’Espagne Charles II accorda aux villages de la châtellenie de Courtrai, sauf ceux compris dans les lignes, sous prétexte qu’ils avaient reçu leur part l’année précédente (21000 florins). Ces derniers réagissent en adressant une requête à laquelle il fut donné une suite favorable par le comte de Bergeijck[lxiv]. Luingne se vit accorder 303 livres 14 sols, soit la plus petite des compensations accordées aux villages environnants alors que son territoire était pourtant compris aux huit neuvièmes dans la zone stratégique des retranchements...

La lassitude gagne les deux camps; plusieurs fois la ligne Menin-Espierres, si chère aux Français, a cédé presque sans coup férir sous l’action des forces ennemies supérieures, aussi Louis XIV ordonne-t-il en 1695 l’abandon définitif de l’ensemble de telles redoutes jugé fragile parce que trop étendu.

Le Dauphin, qui remplace le roi à la tête de l’armée, ayant inspecté ces ouvrages vraiment peu fiables, décide d’en faire ériger d’autres à la hâte plus au nord, de Courtrai sur la Lys à Helchin sur l’Escaut. Il ne fait pas de doute que, dès qu’elles auront été délaissées, les lignes auront rapidement disparu sous les coups de pelles des paysans riverains pressés de reprendre leurs précieux lambeaux de terre; sur le territoire de Luingne, ces simples levées de terre ponctuées seulement de quatre redoutes auront été nivelées et n’ont laissé aucune trace apparente.

Un recensement de la population luingnoise daté du 10 décembre 1695 nous livre un portrait effrayant du niveau de vie des Luingnois de l’époque. Quatre couches sociales y sont alignées : les "meilleurs" (18%) parviennent à payer leurs dettes, les "médiocres" (26%) ont souventes fois plus de dettes que de biens, les "pauvres honteux" (31%) travaillent jour et nuit sans mendier et mangent du pain sec pour la moitié de leur saoul, enfin les "pauvres mendiants" (34%) vivent aux dépens de la table des pauvres de la paroisse[lxv].

Les opérations militaires sommeillent dans notre proche voisinage, 1696 s’écoule sans faits importants si ce n’est la persistance des raids sporadiques de "partis" en quête de butin; en fin de compte la France gagne une guerre difficile et signe les traités de Ryswick, près de La Haye, le 20 septembre et le 30 octobre 1697 : rien n’a changé du point de vue politique pour Luingne qui reste dans les Pays-Bas espagnols.

Une trève de trois ans, la cinquième et avant-dernière, sera mise à profit par les gens de Luingne pour offrir un présent de 33 1/3 patacons à la comtesse de Mouscron Florence Basta, seconde fille de Nicolas Basta, épouse du comte de Grimaldi, en reconnaissance des nombreux services rendus pendant ces onze pénibles années de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Les habitations se trouvent pour la plupart dans un état lamentable, les incendies et déprédations de tous genres ont semé des ruines. En 1699, le curé Simon Farineau adresse au chapitre cathédral de Tournai, son supérieur hiérarchique, une longue requête dans le but d’obtenir la réparation de son presbytère qui a beaucoup souffert; l’église présente un aspect tout aussi minable car l’on demande sa restauration depuis plus de vingt ans[lxvi].